Une histoire de guides... par Jean-Pierre Lamic

 Une histoire de guides… Par Jean-Pierre Lamic, auteur de « Tourisme durable, utopie ou réalité ?»

 

En 1997, je suis parti à Cuba pour créer un nouveau voyage, que je voulais solidaire (j’avais vu le pays au plus profond de la crise entre 1991 et 1994), et totalement inédit.

 

La reconnaissance fut compliquée, comme tout ce que l’on faisait dans ce pays à cette époque. Je suis rentré avec un voyage tout fait, et une agence locale qui pouvait m’assurer la logistique. J’avais rencontré sa représentante à la Havane.

 Ce voyage, je le dédiais à une agence, aujourd’hui membre d’ATR (Agir pour le Tourisme Responsable), car un ami m’avait mis en contact avec son responsable de la zone Amérique de l’époque, qui m’avait dit être intéressé (ce voyagiste ne proposait pas encore de voyages à Cuba).

 

A mon retour, j’ai donc remis le projet à cette personne. Il était entendu que je devais accompagner ce voyage dès qu’il partirait…

Quelques mois plus tard, la représentante de l’agence cubaine venait à Paris. Elle a donc appelé le voyagiste en question et lui a parlé de mon travail, mais la réponse fut « nous ne le connaissons pas ! ».

 

Ils décidèrent de monter le voyage en se passant de mes services. Le voyage fut un fiasco total, car personne sur place ne connaissait les sentiers que j’avais découverts, et certainement pas un guide «local» de la Havane, qui vit à 1 000 kilomètres de ces chemins !

 

Les responsables du voyagiste doivent se souvenir encore des retours clients de l’époque, et les participants, qui n’ont jamais rien su de cette histoire, aussi !


 

J’ai donc contacté une seconde agence, membre, elle aussi d’ATR, qui était intéressée, car son guide Français (qui y a vécu 5 ans), venait de quitter l’île pour l’Equateur.

 

Tout était à reprendre. J’ai donc remonté un voyage à partir de l’existant, l’ai accompagné plusieurs fois et ai proposé mon nouveau voyage, plus long, plus complet et vraiment hors sentiers battus.

 

J’avais eu les idées, mon ami Pedro, un spéléologue réputé à Cuba, me permettait de les réaliser concrètement, par son réseau et grâce au fait qu’il était assermenté garde-côte, ce qui nous autorisait à dormir chez des paysans vivant en campagne ou bord de mer, et sur des plages désertes, ce que nul autre touriste ne pouvait faire.

 

En 2000, nous l’avons vendu, et la chef de produit de l’époque a souhaité y participer. Naïvement, je croyais que cela allait faire décoller, et les ventes, et le nombre de circuits que j’allais accompagner…

 

Nous avions choisi une agence locale dirigée par un ami de Pedro, qui nous fournissait le minimum, c’est-à-dire une reconnaissance officielle et un véhicule.

 

J’assurais donc l’intégralité de la logistique avec Pedro, devenu guide pour la circonstance, à qui j’avais enseigné mes sentiers secrets, et un chauffeur, Ruben, lui aussi ami de Pedro, personnage unique qui montait les tentes des clients par plaisir!

 

Pas d’agence sous-traitante, cela signifie 20% de marges d’économisées, ce qui permettait de payer Pedro et Ruben en CUC (monnaie internationale, qui vaut 27 fois plus que la monnaie avec laquelle sont payés les guides de toutes les autres agences, dont celles d'ATR).

 

Après le deuxième voyage, on m’a signifié que le voyage serait dorénavant organisé par Cuba Autrement, agence Franco-cubaine qui venait de se monter, et n’avait à l’époque aucun savoir-faire en matière de trekking (elle sous-traitait elle-même une partie des services fournis à Gaviota qui appartient à l’armée !) .

 

Ils employèrent donc Pedro, principalement pour récupérer sa connaissance du terrain et des itinéraires que je lui avais montrés 4 ans plus tôt. C’est ainsi qu’il fut leur guide pour certains voyages d’autres agences françaises et européennes de 2001 à 2005, payé cette fois en monnaie nationale, avec quelques pourboires à la clef.

 

Notre voyage fut standardisé et amputé d’une bonne part de ses points forts pour le rendre plus simple à organiser.

 

Cependant, il ne se vendait pas ou peu. Trop cher : 20% de marges du voyagiste, plus 20% de marges de Cuba Autrement, cela fait 40% de marges et des coûts prohibitifs.

 

Pedro, qui avait délaissé son emploi pour se consacrer à l’accompagnement des circuits se retrouvait quasiment sans travail (mais était payé en pesos cubains), tandis que de mon côté, je n’arrivais plus à vivre de mon métier.

 

Un jour, alors que je travaillais comme commercial à l’agence, une demande de personnes parlant espagnol arrive (Pedro ne parlait pas français).

 

Pour pouvoir proposer un tarif compétitif et faire travailler mon ami, Je propose à la chef de produit de faire partir directement le voyage avec lui. Elle accepte. Puis par bêtise ou par méchanceté ?

Mais incompétente sans aucun doute, en informe Cuba Autrement, qui, décide de ne plus employer Pedro.

 

Il se retrouve sans emploi à 2 ans de la retraite, dans un système où c’est le dernier employeur qui la verse à ses employés, quelle que soit sa durée de cotisation !

 

J’envoie une longue lettre au directeur de l’agence de l’époque pour lui expliquer la situation et lui demande d'intervenir.

Je n’ai jamais eu de réponse (je rappelle qu’à cette époque, elle appartenait déjà officiellement à ATR et communiquait largement sur le tourisme responsable).

 

Pedro reprend donc un travail de gardien de musée, juste pour s’assurer une retraite minimale, vraiment

minimale.

 

Ayant travaillé sur plusieurs missions avec Terra Incognita (sacrifiée ensuite sur l’autel de l’industrialisation), je persuade son chef de produit de proposer dans son catalogue notre voyage exceptionnel, celui que nous avions réalisé par 2 fois en 2000.

Avec tous ses points forts : Nuits chez l’habitant, 2 nuits sur une plage déserte, séance de vaudou, groupe de musiciens jouant pour nous seuls, nuit chez un pêcheur, etc.

 

Mis en brochure sur 2 dates par an, il part à chaque fois… Soit 4 voyages en 2005, 2006 et début 2007, ce qui nous accorde à tous les 2 une bouffée d’oxygène, et prouve qu’un voyage est plus facile à commercialiser par son créateur que par un stagiaire payé 400 euros /mois ne connaissant rien à la destination.

 

Lorsque je retrouve Pedro après 5 ans de séparation, il a aux pieds, la même paire de chaussures, usées jusqu’à la toile, qui lui avaient été données par des Espagnols en 97 ! Je lui laisse donc les miennes…

 

Pedro a gardé, réparé gracieusement les tentes du voyagiste pendant 8 ans, mais personne ne s'est préoccupé de savoir ce qu'il avait aux pieds pour réaliser son travail...

 

Fin 2007, je quitte le voyagiste membre d’ATR qui m’employait sporadiquement, n’ayant plus aucune perspective d’avenir… Et surtout, plus d’argent pour vivre.

 

Tous les voyages que j’avais créés, une trentaine, se font désormais avec un simple guide « local », ou pas, puisque dans les îles Eoliennes, c’est un Français non diplômé, ayant monté une agence locale, qui me remplace, en Crète c'est un Belge, alors que j’avais organisé les destinations et accompagné une quarantaine de circuits. (Comme ces guides « locaux » du Liban qui encadrent à Oman).

 

Depuis, je n’ai jamais revu le moindre groupe de ce voyagiste dans les Iles Eoliennes…

Juste retour des choses!

Je reprends des saisons pour survivre, et n’ai plus les moyens de trouver des clients pour Cuba.

Pedro, pour qui ces voyages étaient vitaux, se retrouve avec sa seule retraite de gardien de musée, me demandant à chaque échange de mails quand je pense pouvoir revenir.

 

Sur ce, sa femme est atteinte d’un cancer (heureusement, les soins sont gratuits à Cuba), sa fille part en Bolivie pour alphabétiser les enfants, comme lui-même l’a fait à Cuba après la révolution, et lui laisse son petit enfant à charge. Nous sommes en 2008.

 

Quelques mois après, un terrible cyclone s’abat sur Gibara où il vit.

Il met sa famille à l’abri à Holguin, et décide de rester dans sa maison pour sauver ce qui peut l’être, en

cas de dégâts. Des vents à plus de 200 km / heure détruisent en grande partie sa maison.

 

Il me raconte longuement sa peur et son traumatisme, issus de sa nuit d’angoisses, et n’ose me demander de l’aide financière, ce qu’à ce moment-là, je ne pouvais lui apporter.

Je le rapporte à une cliente qui a fait le dernier voyage avec nous, et elle lui envoie une petite somme d’argent.

 

En 2010, j’ai enfin un nouveau groupe qui se prépare. Des clients qui ont déjà fait le voyage dans l’Est avec Pedro et Ruben, et veulent participer au voyage dans l’Ouest que nous avons créé ensemble pour essayer de rebondir. J’envoie des mails, Pedro ne répond pas.

J’annule, et reporte à 2011.

 

J’avais envoyé ma demande quelques jours après sa mort.

Pedro n’a pas survécu à ces 4 traumatismes majeurs, dont la perte de son travail de guide, qui lui octroyait la possibilité de gagner des devises, et ainsi, de subvenir aux besoins de sa famille...

Et qui lui aurait sûrement permis de réparer sa maison sans attendre l’aide de l’Etat.

 

Entre Pedro et moi, s’était liée une grande amitié. Nous avons accompagné ces voyages, dans une complicité absolue. Lorsqu’un client posait une question, un regard suffisait, et chacun de nous deux savait lequel allait répondre, tout en laissant une place à l’autre pour compléter le cas échéant.

 

Il était spéléologue, géologue, historien, et pouvait expliquer ce qu’ont fait Fidel Castro et Che Guevara pour son pays, mettait en lumière le système social, car j’avais intégré des visites d’hôpital et d’écoles au programme.

 

Je mettais en perspective ses réponses, et assurais les traductions, répondais aux questions concernant la flore et la faune, l’architecture, m’occupais de la logistique : tentes, nourriture, argent, etc.

Personne n’était de trop. L’un sans l’autre, nous ne pouvions encadrer un tel voyage !

Il est mort des suites d’un AVC, 2 ans après le cyclone, à 61 ans…

Chacun comprendra le sens de cette histoire...

 

J’ai connu Corine Bazin, présidente de V.V.E, dans ce cadre. Elle était cliente de Terra Incognita au cours de l'un de ces voyages à Cuba.

C’est là qu’elle a compris ce que voulait dire le mot « tourisme responsable », mais aussi, en comparaison avec ses derniers voyages, ce que signifie pour le voyageur la standardisation et la sous-traitance.

 

En 2007, nous avons créé, ensemble, V.V.E.

 

Par conséquent, nous ne pouvons pas accepter que ces deux mots, qui ont de la valeur pour nous, dissimulent de telles pratiques.

Et surtout, que les dirigeants de ces 2 agences, soit disant au nom de « l’éthique », et galvaudant les valeurs du tourisme responsable, continuent et amplifient les politiques qui mènent à de telles situations.

 

Conserver le concepteur de l’itinéraire, le temps qu’il faut pour que le ou les guide(s) locaux se forment, puis, les aider à s’inscrire dans des filières les menant vers une reconnaissance internationale, et une fois reconnus, leur laisser prendre le relai, ou conserver ce binôme tellement riche en relations interculturelles :

 

Voilà ce que devraient être les pratiques en usage dans un tourisme qui se veut «responsable».

 

Nous invitons les accompagnateurs diplômés à laisser un commentaire ou nous communiquer leurs propres expériences…

 

Jean-Pierre Lamic, Directeur de V.V.E, accompagnateur diplômé, spécialiste de Cuba depuis 1988...

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Patrice FORESTI (mardi, 16 décembre 2014 09:53)

    Un récit édifiant de Jean Pierre avec qui j'ai partagé quelques encadrements de voyages sur les dessous de l'organisation des treks.
    J'ai quelques expériences identiques comme par exemple se faire virer sans préavis par un TO avec qui nous avons travaillé 12 ans comme réceptif au seul prétexte qu'ils avaient trouvé moins cher que nous...tourisme responsable...oui bien sur !

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