Un article écrit en 2007, encore plus d'actualité aujourd'hui !

Guide local ET guide Français ! Texte écrit pour Trek Magazine et publié fin 2007

 

En février 2005, je réagissais à l’un de vos articles, relatif à la randonnée en liberté, et suggérais que l’on ouvre un dossier sur la question de l’accompagnement des voyages aventure.
Au sein de l’agence pour laquelle je travaillais à l’époque, je reçus quelques soutiens, vite étouffés… Deux ans et demi après, je me réjouis, et le mot est faible, que Laurence Fleury ouvre enfin ce débat dans votre revue d’octobre 2007.

Permettez-moi d’y adjoindre quelques commentaires.

Oui, les agences font dorénavant travailler des locaux de manière exclusive pour une question d’argent.
Mais ce calcul ne vaut-il pas uniquement si l’on considère les gains sur le court terme ?

Je m’explique. En regardant un peu plus loin les T.O se rendraient compte des évidences suivantes :
Le guide Français était le meilleur commercial pour un futur voyage car il connaissait la gamme de l'agence, et accompagnait d'autres voyages en d'autres lieux.
Il était capable d’orienter les voyageurs sur des destinations confidentielles, favorisant une meilleure répartition dans l’espace des touristes.

Il formait un binôme avec le guide local qui bénéficiait d’une formation gratuite in situ toute l’année, sans qu’il faille faire appel à de faux touristes pour reproduire la réalité lors de formations organisées !

Il était le garant du contrat passé entre le client et l’agence (contrat formalisé par le descriptif).

Il formait à l’agence les commerciaux pour une meilleure information des participants.

Il rédigeait les documents contractuels, tâche dévolue aujourd’hui à des stagiaires mal payés.

Et il endossait sur ses épaules la responsabilité du bon déroulement du voyage (y compris face aux juges en cas d'accident)...

Ceux qui économisent sur les guides économisent aussi, bien souvent, sur le reste.

L’économie réalisée en supprimant le guide Français est en outre faussée pour cette autre raison :

Celui-ci s’impliquait également dans l’organisation du voyage, rôle tenu dorénavant à 100% par des agences réceptives, qui dans de nombreux pays ne sont pas tenues par des autochtones. 
Ces derniers n’ayant pas les moyens d’investir dans des 4X4 à 50 000 euros pièce!
Cela induit une certaine forme de recolonisation par l’argent, quand, par exemple, la grande majorité des agences réceptives d’Amérique latine appartiennent à des Européens !

Agences réceptives qui margent des prestations que les agences aventure margent une deuxième fois.
Agences réceptives trouvées sur Internet, parfois, qui comme en Croatie, proposent une offre standardisée à un nombre sans cesse croissant d’agences dites d’aventure.
Un calcul simple montre qu’avec les 20% de marge de l’agence réceptive, l’on peut payer correctement un guide Français.

Mais outre l’argumentaire du coût de sa prestation, le guide Français dérange pour diverses raisons :
Trop impliqué dans la production du voyage, il détient un savoir-faire que les chefs de produit actuels, qui voyagent de moins en moins, n’ont plus.
Et surtout, il n’est pas disponible toute l’année 365 jours sur 365 pour répondre à la tendance actuelle : Le voyage sur mesure, qui peut se faire uniquement si l’on répond instantanément à toute demande.
 
Et ces derniers temps, il était d’autant moins disponible, que ne vivant plus de son activité principale, il devait chercher d’autres activités annexes pour pallier le manque de missions qu’on lui confiait auparavant !
J’ai déjà sous entendu que l’argumentaire de la formation des guides locaux était, lui aussi, en partie erroné, ou qu’à tout le moins, il sert d’alibi. Allez former en 3 jours (et même 7 !) des guides locaux des villes en montagne quand le Brevet d’Etat Français d’accompagnateur en montagne requiert 3 ans minimum ! Diplôme qui concerne une majorité de montagnards !

Je ne parle même pas des guides de haute montagne. Que pensent-ils du fait que l’on forme des guides locaux à marcher sur glacier ! Curieusement d’ailleurs depuis 25 ans que l’on emmène des trekkeurs en Haute Montagne en Himalaya, on ne recense aucun pays de l’Arc Himalayen au sein de l’instance internationale représentative des guides de haute Montagne ! N’aurait-il pas mieux valu commencer par aider le Népal à former des guides de Haute montagne népalais reconnus ! (depuis que j'ai écrit cet article, un guide népalais a été formé grâce à un mécénat ne provenant pas des agences d'aventure qui utilisent ce territoire depuis plus de 30 ans maintenant, mais à une fondation).

Et que dire de la sécurité !
Récemment les treks que j’avais mis en place en Crète ont été sous traités… à un Européen du Nord délocalisé.  Qui connaît la Crète sait pertinemment que les treks s’effectuent en montagne !
C’est même écrit dessus : Lekka Ori, Montagnes Blanches. Pas d’eau, de nombreuses zones d’éboulements, des ravins… Tous les ingrédients de la montagne sont réunis, et en quinze voyages environ, j’ai vécu trois fois des éboulements qui auraient pu avoir de fâcheuses conséquences…

En tant que personne diplômée, j’étais habilité à être là où j’étais au regard de la législation Française, couvert par une assurance en responsabilité civile personnelle, et formé à ce type d’événements.
Qu’en est-il du guide européen délocalisé ou du guide local ?

Une chose est certaine : Clients Français, agence Française, c’est bien la loi Française qui doit s’appliquer… Et la loi Française stipule qu’il faut un accompagnateur, un moniteur de ski ou un guide diplômé en montagne selon l’activité exercée… (ces 3 diplômes sont délivrés par l'Ecole Nationale de Ski et d'Alpinisme).

Quant au guide local, loin de moi l’idée de dévaloriser son apport au voyage. Apport essentiel à la réussite de ce dernier, notamment pour la transmission des coutumes et anecdotes locales. Oui, dans certaines situations, et quand les treks ne se déroulent pas en montagne, il peut suffire au très bon déroulé du voyage.
A condition toutefois qu’il œuvre de manière efficiente aux deux facettes indissociables du métier. Être un bon guide pour les explications à donner, et un bon accompagnateur pour gérer la logistique. Mais aussi qu’il monte en haut de la dune avec ses clients ou visite le marché local avec eux !
Qu’il soit, de plus, une interface utile et efficace avec la population locale, qu’il dispose de bonnes connaissances générales, qu’il connaisse les aspirations de la clientèle, qu’il puisse gérer la psychologie du groupe (lire à ce propos l’excellent livre de Jean-Marc Aubry  Une semaine de vacances), et soit formé aux premiers soins.

Quand Jean-Pierre Rigal affirme que cette alchimie se réalise pour environ 10% des voyages, il est sans doute très proche de la réalité !
Alors si l’on réfléchit à cette question, et que l’on considère les conséquences sociales dans certains pays de l’apparition de potentats locaux, la solution éthique qui s’impose ne serait-elle pas justement celle qui prévalait avant l’avènement du voyage d’aventure semi-standardisé ?

Guide Local ET guide Français. Au bénéfice du guide local (pour la formation et la déresponsabilisation en matière de sécurité), de celui de l’agence, des clients, mais également des employés des agences françaises et des guides français. Ces deux dernières catégories qui semblent représenter à ce jour les laissés-pour-compte du tourisme responsable…

Cette analyse n’est en rien dictée par un quelconque corporatisme de ma part. Elle est, semble t-il, partagée par des agences comme Hommes et Montagne ou Terres Oubliées, qui continuent à proposer le service du double accompagnement à leurs participants (pardon pour les autres, je n’ai pas réalisé le recensement de ceux qui croient en cette formule). (Hommes et Montagnes a disparu depuis que ce texte a été écrit, victime de la concurrence déloyale qui s'est instaurée entre ceux qui par éthique veulent conserver le binôme, et ceux qui pour baisser les coûts l'ont sacrifié - au nom du tourisme responsable)

Un grand merci à Trek Mag d’avoir permis ce débat qui fait partie des préoccupations majeures de l’association des Voyageurs et Voyagistes éco-responsables. Association qui ne vend aucun voyage et ne représente aucun voyagiste faut-il le préciser (depuis, nous avons réuni sur nos valeurs 15 voyagistes qui partagent notre vision du tourisme responsable), mais tente d’informer les voyageurs sur les réelles implications de leurs actes d’achat en matière de tourisme.

Nous attendons à l’association les témoignages des voyageurs et lecteurs de Trek Mag sur cette question de l’accompagnement. Ont-ils conscience d’avoir perdu un véritable plus avec la disparition du guide Français, et notamment le rôle de médiateur qu’il tenait ? Ont-ils conscience que le coût de cet apport n’était peut-être pas aussi exorbitant ? (Un accompagnateur en montagne gagne par jour et pour 12 heures de travail en moyenne la moitié de ce que perçoit un moniteur de ski pour 7 heures).
Nous attendons aussi que se manifestent, guides, accompagnateurs (tous ceux qui doivent taire leur nom pour pouvoir s’exprimer et les autres), réceptifs et voyagistes qui souhaitent apporter des éléments sur ce sujet.

 

Depuis la rédaction de cet article, un cas de jurisprudence est apparu :

 

Un article lu dans Capital n°216 de septembre 2009, page 86 rappelle :


"Le client d’un voyagiste français peut-il être dédommagé sur la base du droit du pays visité? "


La réponse provient d’Étienne Riondet, avocat à la cour.


« La décision de l’agence d’appliquer le droit local est en tout point abusive et contraire à la jurisprudence en vigueur. Celle-ci considère en effet que, si l'organisateur du voyage est français, il est soumis à la loi française.


Le contrat, qui plus est, passé entre une société et un ressortissant français, est tout autant soumis au droit hexagonal. Enfin la responsabilité du voyagiste est engagée, même si, comme cela arrive souvent, il a recours à un sous-traitant implanté localement.


C’est ce qu’a rappelé la Cour de cassation.


(1ère chambre civile, arrêt n° 07-21.639 du 11 mars 2009) » ...

 

Par conséquent, qu'on arrête de nous mentir, et que l'on n'invoque plus les nombreuses législations locales en vigueur !

 

Jean-Pierre Lamic

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