Écotouriste avant l'heure !

Par Michel Jossen, Accompagnateur en montagne Suisse, vivant en Corse, et membre de la commission écotourisme du Syndicat des Accompagnateurs en montagne.

 

Le terme d'écotourisme me fait un peu penser à ces termes à la mode comme le fut en son temps le mot jogging s'appliquant tout bêtement à la course à pied.

En fait, et sans le savoir, je fus déjà « à mon insu », de mon plein gré, un adepte de l'écotourisme dans les années 60.

J'étais à cette époque lycéen dans une ville industrielle où cohabitaient Suisses alémaniques, Suisses romands et ouvriers immigrés en majorité italiens.

Malgré cette proximité, les écoles étant séparées, je ne parlais pas (encore) un mot d'allemand.

Pour remédier à cette lacune mes parents s'arrangèrent pour m'envoyer participer pendant une dizaine de jours à la récolte des pommes de terre dans une ferme alémanique. Pourquoi pas après tout.

 

J'enfourchai donc ma bicyclette à trois vitesses, quelques petites affaires sur le porte-bagages et me rendis à environ 40 km de là dans une ferme de l'Oberaargau près de Solothurn au-delà de ce que nous autres Romands appelions la barrière de « röstis ».

 

Le dépaysement fut total et brutal. Je ne comprenais pas un mot du dialecte guttural parlé par ces rudes paysans teutons grands, blonds, protestants, moi le latin, petit, catholique et citadin de surcroît.

 

Au petit-déjeuner les fameux « röstis », pommes de terre rôties avec du saindoux, le soir pâtes avec compote de prunes, les journées passées à trier les patates, épandre le fumier, ramasser les betteraves sucrières et les mettre en tas, en compagnie d'un ouvrier ... espagnol !

 

Fromage d'emmenthal (du vrai de vrai) aux pauses casse-croûtes. Je ne couchais pas sur la paille, mais presque, les toilettes n'étaient qu'un trou donnant sur la fosse à purin, le tout baignant dans l'odeur puissante des vaches.

 

Typique aussi le transport des « boilles » de lait sur les petits chars tirés par les bouviers bernois.

Rien que de l'authentique, à mille lieues des « Heidiland » actuels.

 

Le dimanche, seul jour chômé par ces robustes gaillards, je partis seul sur mon à vélo à la découverte des environs et mon attention fut attirée par des vociférations provenant d'une prairie fraîchement fauchée.

 

Là, j'eus la chance d'assister à un jeu très archaïque, le « hornuss », sorte d'ancêtre du baseball où il s'agit de faire passer en l'envoyant le plus haut et le plus loin possible dans les airs, à l'aide d'un propulseur flexible, une petite balle noire et dure, en forme de pruneau, de façon à ce qu'elle franchisse les lignes adverses.

Ces dernières sont constituées de bonhommes répartis dans le champ qui portent, tels des manifestants, des panneaux en planches montées sur un manche qu'ils projettent en l'air pour bloquer la petite balle.

 

Rentré chez moi à vélo, je retrouvais mon environnement habituel, une salle de bain digne de ce nom, la radio, la télé, des gens parlant français, n'ayant appris chez ces gens taiseux aucun mot d'allemand et quelques mots d'espagnol !

 

Pourtant, sans le savoir j'avais été un précurseur de l'écotourisme et même du tourisme solidaire, jugez-en vous-mêmes :

 

Bilan carbone excellent vu le recours à la mobilité douce, le vélo.

Vie chez l'habitant, même régime alimentaire.

Retombées économiques optimales pour les autochtones.

Filière courte pour mon alimentation : patates, fromage d'emmenthal produit dans le village même, compote de pruneaux.

Et côté touriste (moi) la prise de conscience, non loin de chez moi, de la présence d'un peuple aux mœurs étranges dont j'ignorais parfaitement l'existence !

 

Un autre « écotouriste » bien plus connu fut Jack London, qui lorsque pour étudier la vie dans les banlieues ouvrières de l'East End de Londres s'adressa vainement à l'agence Cook ! Il parvint néanmoins à ses fins et il en résulta un livre peu connu : «Le Peuple de l'Abîme » qu'un journal américain refusa de publier de crainte de choquer ses lecteurs...

 

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