Mauritanie : Ce qu’en dit un de nos partenaires locaux

On parle beaucoup de la Mauritanie en ce moment, dans la presse et le milieu des voyagistes d'aventure.

Pays devenu emblématique après l'arrêt quasi total du tourisme en 2008 suite à attentat d'Aleg, et des différentes campagnes médiatiques menées depuis, des deux côtés de la Méditerranée.

Pays emblématique pour V.V.E qui s'y trouve représentée par la présence sur le terrain de partenaires locaux, et constitue un cas d'école justifiant l'une de nos revendications : la création d'un fonds de solidarité pour les destinations abandonnées brutalement suite à une crise.(Revendication portée en été 2008 auprès du MAEE)°

V.V.E s'inquiétait en avril 2008 du sort des personnes vivant du tourisme sur place, avec un article paru dans Trek Magazine intitulé « Qui se soucie du devenir des réceptifs du Niger, du Kenya et de Mauritanie ?» et posait la question :

 Et si le tourisme responsable permettait d'aider les réceptifs à survivre aux crises ?

 Aujourd'hui, alors que les principaux voyagistes d'aventure tentent de relancer la destination après s'en être désengagés en 2008, V.V.E souhaite replacer le débat sur le terrain de la Mauritanie, considérée non pas comme un marché au main de quelques entreprises privées, étrangères pour la plupart, mais en tant que territoire qui doit prendre en charge les orientations qu'il considère les meilleures pour lui-même et ses habitants.

Un de nos partenaires mauritanien nous envoie une étude détaillée du marché des voyages aventure en Mauritanie, suite à la lecture de notre article sur le juste prix à payer pour un voyage, confirmant au passage le bien-fondé de notre réflexion, y compris en Mauritanie.

V.V.E a décidé de publier intégralement son texte qui donne de véritables informations sur son pays, vécu de l'intérieur, et le remercie vivement d'apporter un éclairage nouveau sur les enjeux du tourisme responsable en Mauritanie ».

Jean-Pierre Lamic

 

 

Rapport sur la politique des tarifs terrestres en Mauritanie

 

L'activité touristique saharienne en Mauritanie doit être considérée comme appartenant à un secteur économique récent de part son développement, son implantation et sa typologie.

Le lancement de l'activité qui a commencée en 1998 par la mise en place d'un charter qui relia Paris à la plateforme d'Atar a été perçu à l'époque comme une solution par des Tour-opérateurs, suite à la fermeture des déserts algérien et nigérien.

La destination Mauritanie n'avait pas besoin d'une campagne de promotion d'une grande envergure. La forte demande sur le produit désert et l'originalité de la destination étaient pour beaucoup dans la croissance rapide du nombre d'arrivée en Adrar.

Cette croissance très mal préparée va vite, après sept ans de forte croissance, s'essouffler en 2005 (autour de 9 760 touristes pour la saison 2004-2005 alors que la saison précédente arborait fièrement le chiffre de 12 500 touristes).

Cet essoufflement a été expliqué comme une conséquence logique au manque criant d'une stratégie de promotion du secteur touristique laissée aux mains des partenaires étrangers. Alors que d'autres destinations sahariennes non moins importantes préparaient leurs programmes de lancement : l'Algérie en 2003 et le Niger et la Lybie en 2004.

Ce ralentissement peut trouver aussi des explications dans l'absence d'une culture touristique au sein des nos administrations publiques où le laxisme et l'absence de contrôle dans le secteur ont été pour beaucoup dans la mise en difficulté de la profession.

Le tourisme saharien a été toujours perçu comme un secteur informel sans grande valeur ajoutée sur l'économie nationale. Ce constat, largement partagé, a conduit l'administration centrale du secteur à délivrer des centaines de licences d'exploitations au profit des guides, commerçants, chauffeurs et chômeurs, entraînant dans la foulée une farouche guerre locale sur les prix.

La sollicitation des Tour-opérateurs à ces nouveaux venus dans le secteur a conduit à des propositions défiant toute concurrence. Cela a amené certains Tour-opérateurs à négocier les tarifs terrestres au plus bas, arguant au passage de la concurrence qui sévissait en France.

La forte demande sur l'aérien a conduit le partenaire de l'État, Point Afrique, à réviser les tarifs de l'aérien, qui sont passés de 420 € à 560 € pour un aller retour entre 2005 et 2007. Ce qui a constitué un autre prétexte pour que les Tour-opérateurs demandent aux réceptifs de revoir les tarifs du terrestre à la baisse.

Les premiers signes précurseurs de la mise à mal de l'activité sont internes (bradage de la prestation terrestre, absence d'une politique de promotion adéquate de la destination, indulgence dans l'octroi des licences d'exploitation, et surtout manque de coordination entre les acteurs chargés du dossier du Tourisme (Ministère, ONT et Fédération).

 

Les défis majeurs de l'activité touristique restent aujourd'hui devant nous, la campagne médiatique démesurée qui, si elle persiste, mettra fin à la destination saharienne de l'Adrar, mais surtout la régulation d'un marché qui ne peut rester livré à seulement quelques gros opérateurs privés.

 

Cette introduction nous conduit à présenter les tarifs catalogues de quelques agences TO et leur évolution, ainsi qu'un tableau comparatif des prix pratiqués par les TO, pour une semaine en randonnée sur trois destinations désert (Mauritanie, Algérie et Maroc). Ceci illustrera la guerre des prix pratiquée par les TO et ses incidences sur les prix terrestres.

L'analyse de l'évolution des prix pratiqués par les différents réceptifs de la zone passe nécessairement par la mise en exergue de quelques structures réceptives, présentes en Adrar et l'étude de leur mode de fonctionnement.

 

En parallèle nous avons comparé les tarifs terrestres pratiqués par la Somasert et deux réceptifs mauritaniens de l'Adrar.

 

1.         LES TARIFS CATALOGUES de la SAISON 1998-1999

 

Région

Titre circuit

Nbre jours

Type/circuit

Tarif en FF

Tarif €

Agence TO

Adrar

Chinguitti et les dunes de Ouarane

8 jours

randonnée

8500 FF

1300 €

Terres d'aventures

Adrar

La boucle de Chinguitti

9 jours

randonnée

7900 FF

1210 €

Atalante

Adrar

La vallée blanche

9 jours

randonnée

8600 FF

1313 €

Comptoir des déserts

Adrar

Dunes et oasis autour de Chinguitti

8 jours

randonnée

6150 FF

940 €

Nomade aventure

Source : Trek magazine avril mars 1998

 

Tableau comparatif des prix des principaux TO pour trois destinations désert

Saison 2003 (Randonnée chamelière)

 

 

Mauritanie

Algérie

Maroc

Adrar 8 jours randonnée

Hoggar 8 jours randonnée

8 jours randonnée

Point Afrique                   732 €

Chinguitti-ouarane

Point Afrique                 669 €

Chameaux

-

Nomade                           749 €

Amatlich

Nomade                         756 €

Randonnée

Nomade                           725 €

Draa Zagora

Club aventure                   845 €

Ouarane

Club aventure                950 €

randonnée

Club aventure                  675 €

Tazzarine

Visages                             893 €

Ouadane Chinguitti

Visages                          940 €

randonnée

-

Atalante                           950 €

Chinguitti - Ouarane

Atalante                          1190 €

9 jours

Atalante                           760 €

Zagora

Déserts                            955 €

Ouarane

Déserts                            790 €

randonnée

Déserts                            815 €

Tazzarine

Terre  d'aventures            970 €

Chinguitti - Ouarane

-

Terre d'aventures             745 €

Tazzarine

Hommes et  montagnes  1170€

Ouarane Chinguitti

 

Hommes et montagnes  1350 €

Méharée 9 jours

-

Explorateur                    1270 €

Amatlich sud 9 jours

Explorateur                    1380€

11 jours

Explorateur                    1060 €

9 jours

Source : Déserts -Hervé Saliou-2003

 

De ce tableau, nous pouvons tirer les remarques suivantes :

 - Que la destination Mauritanie confirme sa compétitivité par rapport à des destinations où l'aérien est moins cher.

  • - Que nos tarifs terrestres sont plus bas que les destinations Algérie et Maroc
  • - Et que les prix élevés de l'aérien ont participé à la baisse des prix du terrestre sur la destination

 

2.         LES TARIFS CATALOGUES SAISON 2008-2009 (prix d'appel)

Région

Type de circuit

Nombre de jours

Prix d'appel

Agence TO

Adrar

Randonnée

8 jours

800 €

Nomade aventure

Adrar

Randonnée

8 jours

885 €

Visages

Adrar

Randonnée

8 jours

850 €

Terres d'aventures

Adrar

Randonnée

8 jours

865 €

Atalante

Adrar

Randonnée

8 jours

875 €

Club aventure

Adrar

Randonnée

8 jours

950 €

Vision du monde

Adrar

Randonnée

8 jours

845 €

Allibert

Adrar

Randonnée

8 jours

815 €

Déserts

Source : catalogues en ligne octobre 2008

 

La comparaison de ces deux tableaux nous montre que les prix pratiqués pour la destination Adrar ont perdu 30% entre 1998 et 2008. Voire plus comme dans le cas de Terres d'aventures 1300 € en 1998 - 850 € en 2008.

D'autre part la concurrence entre les Tour-opérateurs est le principal responsable de ces baisses qui ont atteint une limite. Les tarifs ne peuvent pas descendre plus bas, sous la barre des 800 €.

Ces prix d'appel vont certainement avoir des répercussions sur les tarifs pratiqués par les réceptifs qui ignorent en grande partie les ententes intra sectorielles entre les transporteurs aériens et les Tour-opérateurs.

3.         Les baisses tarifaires et leurs effets sur les prestataires locaux

 

Nous avons du mal à comprendre comment une destination relativement récente, fréquentée à majorité par une clientèle seniors, par dessus tout saisonnière, peut arriver à proposer des tarifs si bas en si peu de temps.

La réponse à cette question est sans doute liée à une vision à court terme chez certains opérateurs qui implique de doubler la fréquentation par la pratique des prix bas, négligeant au passage le fait que les zones sahariennes, au-delà de leur attractivité sont fragiles, très mal préparées à accueillir une activité touristique de masse et que l'objectif premier de l'ouverture de ces zones au tourisme reste avant tout un développement durable avec des retombées économiques mieux réparties. La prise en compte de la capacité de charge des territoires est donc très importante.

Le tableau ci-dessous montre en pourcentage la part consentie par les TO aux réceptifs de l'Adrar, tout en considérant un prix moyen d'une randonnée de 8 jours, hors haute saison, pour un groupe de 9 pax :

 

Prix moyen

Aérien

Tour opérateur

Réceptif local

990 €

460 €

280 €

250 €

100%

46.6 %

28.2%

25.2%

Source : étude réalisée à partir des  données des réceptifs de l'Adrar

 

Cette hégémonie du transport aérien par rapport aux autres composantes du voyage et le pourcentage très faible affecté à la prestation locale, montrent à quel point il est indispensable de corriger ces "illogismes'' pour une destination louée comme étant favorable à un Tourisme équitable, où les réceptifs peinent pour s'en sortir avec les 25% du montant total payé par le touriste.

La pression exercée ces trois dernières années sur les réceptifs pour revoir à la baisse les tarifs terrestres ne favorise ni l'intérêt de la prestation offerte au touriste, ni celui de la destination ; elle contribue à la marginalisation et à la précarisation de l'offre touristique en Adrar.

 

Si la compétitivité passe par les prix, elle se gagne plus souvent dans la diversité et la qualité des prestations offertes.

Le tourisme saharien est avant tout un tourisme diffus et intégré ; il doit être protégé contre la concurrence féroce qui lamine les coûts et les marges et favorise les comportements de pillage et d'irrespect.

4. Les structures réceptives en Adrar.

Cette étude succincte met en évidence différents types de réceptifs, qui malgré le fait qu'ils détiennent tous des agréments d'exploitation de type A, diffèrent dans leur mode de gestion et d'organisation

Quatre types de structures réceptives cohabitent en Adrar.

4.1                   La structure classique :

La structure typique dispose d'une unité d'hébergement, quelques voitures et un personnel permanent. Elle possède un local sur place et gère des équipes de guides et cuisiniers. Disposant d'une licence d'exploitation de type A, elle peut fournir des statistiques fiables, elle est la mieux structurée et la plus apte à proposer une prestation de qualité et de s'adapter aux exigences du tourisme saharien.

•4.2.1         la structure réceptive associée au TO :

C'est une nouvelle forme d'entreprenariat entre une agence réceptive classique et l'agence émettrice. Cette dernière s'associe avec la première pour partager les frais du terrestre avec un transfert de compétence mais aussi un contrôle des cahiers de charge. Ce cas reste rare. À ce jour, il en existe un seul en Mauritanie, celui de Mauritanie trekking avec Allibert.

 

•4.2.2        la structure réceptive traditionnelle :

Dispose d'un agrément de type A. Mais elle ne compte que sur quelques segments de la prestation terrestre, principalement la location des voitures et la prestation concernant l'octroi de chameaux. Le manque d'instruction et la faiblesse organisationnelle caractérisent le plus souvent ce type de structures.

•4.2.3        La structure réceptive individuelle :

Le plus grand nombre des agréments se trouve dans cette catégorie, composée essentiellement d'anciens guides, qui ne disposent d'aucune structure sur place, d'une capacité d'accueil limitée, de charges fixes très réduites pour ne pas avoir de local, voire d'adresse. Cette catégorie est responsable en grande partie de la baisse des tarifs terrestres.

 

La présence en Adrar de 4 types de structures réceptives complique d'avantage l'organisation de la profession et laisse la porte ouverte à tous les dérapages, dont le bradage de la destination.

La structure classique et la structure partenaire du TO sont mises en difficulté par la baisse des tarifs terrestres. Ils doivent faire face aux exigences de la prestation et sa continuité mais aussi à leurs charges fixes (personnel, locaux, impôts et cotisations), ce qui les rend moins compétitives en termes de prix par rapport aux autres formes de structures présentes en Adrar.

Après une étude comparative des tarifs consentis par la Somasert (organisme d'État et affréteur en 2008-2009) et des agences réceptives traditionnelles, il ressort :

En analysant les prix d'appels et les prix moyens pratiqués par la Somasert pour une randonnée de 8 jours en Adrar, comparés aux prix d'autres réceptifs sur place nous pouvons exprimer les remarques suivantes :

  • - Soit la Somasert compte sur des circuits exclusifs pour équilibrer les pertes sèches sur la randonnée.
  • - Soit elle peut parvenir avec les prestataires locaux (location voitures, chameaux et auberges) à des prix en dessous du prix du marché, ce qui est contraire à la philosophie de l'entreprise.
  • - Soit elle équilibre les pertes sur le terrestre avec la marge qu'elle obtient sur l'aérien.

 

Dans les ententes entre TO et réceptifs sur une tarification confidentielle  tout est permis, mais il est regrettable que des tarifs aussi bas soient affichés en public, ce qui lèse profondément les autres réceptifs et conduit à la dévalorisation des prestations offertes. On assiste donc à la guéguerre des prix entre réceptifs.

 

Nous partageons tous l'intérêt de la continuité de la profession et la compétitivité de la destination, mais aussi et surtout que les prestataires de l'Adrar tirent profit correctement de l'activité touristique. 

La Somasert doit jouer son rôle de pionner et de locomotive de l'activité touristique.

En dépit de son engagement avec tous les risques qui en résultent pour affréter un avion pour la destination, elle doit aussi laisser une place aux autres réceptifs, pour qu'ensemble nous repensions la destination Adrar, et repartions sur des nouvelles bases.

 C'est dans ce cadre que nous proposons à La Somasert de revoir ses tarifs terrestres et de revoir ses prix d'appel, même si nous admettons que la Somasert a un impératif de taille pour remplir son avion en période de basse saison.

 En conclusion, il existe une grille tarifaire correcte, qui permettrait aux prestataires, réceptifs et TO de jouer dans la transparence pour une destination que nous souhaitons tous voir devenir une destination pour un tourisme responsable, qui prenne pleinement en compte la durabilité de la ressource et la participation de tous.

Cheibany

 

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