Faut-il liquider les parcs nationaux?

article écrit par Jean-François Noblet, sur le site des JNE (Journalistes Ecrivains pour la Nature et l’écologie)

 

 

L’actualité récente des parcs nationaux français oblige le citoyen soucieux de l’intérêt général à réfléchir et à participer au débat.

 

 

Le précédent gouvernement a fait voter la loi du 14 avril 2006 réformant les parcs nationaux français dont l’esprit était, selon Roselyne Bachelot, la ministre de l’Ecologie de l’époque, de permettre aux élus des communes situées en zones périphériques du cœur des parcs nationaux de mieux intégrer les principes du développement durable.

Noble intention, mais véritable piège pour les protecteurs de la nature. En effet, il s’avère risqué, voire impossible, de faire admettre à un élu local, sous pression de ses électeurs, qu’il a une responsabilité nationale et supra-nationale de protection de la biodiversité et des paysages quand il dirige une commune d’un parc national. Il suffit, pour s’en convaincre, de suivre ces quelques exemples qui démontrent que le ministère de l’Ecologie et le précédent gouvernement ont mal préparé cette réforme et sous-estimé ses conséquences.

 

Début octobre, les élus locaux des communes du parc national de la Vanoise ont refusé le projet de charte pour la zone périphérique du parc. Hervé Gaymard, le président du Conseil général de Savoie, a même demandé l’arrêt de la procédure de concertation, ce qui a fait dire à la presse et aux associations telles que Mountain Wilderness que les élus du parc national préfèrent l’or blanc des stations de ski aux richesses naturelles du massif. Sinistre cadeau pour le premier parc national français, qui devrait fêter ses 50 ans d’existence en 2013 !

 

Heureusement, Yves Paccalet (JNE) et Claude Comet, deux conseillers régionaux d’Europe Ecologie, ont lancé une pétition nationale qui a déjà obtenu plus de 12 000 signatures (lire ici l’édito d’Yves Paccalet).

 

Plus grave est la situation du parc national des Cévennes. En effet, la dernière charte adoptée le 21 juin 2012 pour ce parc tend à démontrer que les ambitions de l’Etat en matière de protection de la biodiversité ont cédé face aux exigences des élus locaux : ainsi, il est dorénavant permis de cueillir les fleurs, à l’exception de celles qui sont protégées à l’échelle nationale, de chasser même au cœur du parc et de circuler en dehors des routes si on est résident.

 

Malgré la suppression de certaines mesures de protection inhérentes à un parc national, le conseil d’administration a décidé le 18 octobre dernier, par 28 voix sur 33, de demander l’exclusion du loup sur le territoire du parc et d’autoriser le tir du prédateur même en zone centrale. Le président du Conseil d’administration, M. Jean de Lescure, qui est également vice-président du Conseil général de Lozère, ajoute qu’il faut « réguler les vautours », dont la réintroduction a pourtant été un succès dans les Cévennes et un exemple pour le retour des rapaces nécrophages pour toute l’Europe. On touche là le fond et une vraie question : faut-il liquider les parcs nationaux parce qu’ils gênent les intérêts d’une minorité d’habitants ?

 

Nous devons apporter une réponse argumentée et rigoureuse devant un tel choix de société.

 

Quoiqu’ils en pensent, un parc national n’appartient pas à ses habitants, aussi sympathiques soient-ils. Il appartient à tous les Français qui payent avec leurs impôts, par exemple, 8 millions d’euros chaque année pour le parc des Cévennes. Il appartient également à tous les citoyens européens. En effet, l’Europe distribue chaque année 5 millions d’euros aux agriculteurs du parc au titre des espaces du parc classés Natura 2000. En échange de cette solidarité normale envers une économie rurale en difficulté, tous les Européens sont en droit de demander le respect des engagements écrits adoptés par les élus du Parc et des textes de loi en vigueur. La charte du parc national des Cévennes écrit : « Depuis plusieurs années, la présence sporadique mais avérée du loup annonce un retour probable spontané des grands prédateurs (loup et lynx) au cours des prochaines années. Ce retour est un indicateur de qualité des écosystèmes… Ces espèces qui présentent une forte valeur patrimoniale, font l’objet de toutes les attentions. »

Ainsi, moins de 6 mois après son adoption, cette charte du Parc est bafouée par un conseil d’administration aux mains des élus locaux sans que le conseil scientifique du parc ne soit saisi. Celui-ci donnera, en urgence, 5 jours plus tard, un avis argumenté et constructif désavouant à mots couverts la position radicale et démagogique du parc.

 

Ces oppositions excessives de collectivités locales en période de crise économique nous font craindre le pire. Allons-nous sacrifier ce qui nous reste de nature et de biodiversité en considérant que leur protection n’est admissible qu’en période de croissance économique ?

 

Ce serait une politique à courte vue, prolongeant et aggravant celle qui nous conduit aujourd’hui dans l’impasse..

 

Pour notre part, nous affirmons que la crise actuelle n’est pas seulement une crise bancaire ou un accident momentané de l’économie. Allons-nous poursuivre la politique des stations de ski alors que le changement climatique réduit l’enneigement ? Allons-nous poursuivre le productivisme agricole qui pollue et menace les emplois et la santé des consommateurs ?

 

Les parcs nationaux restaient des espaces naturels mieux préservés des impacts humains. Faut-il les abandonner ou, au contraire, tenter d’y mettre en place des solutions innovantes, expérimentant un mode de vie plus sain, plus propre et plus durable ?

 

L’exemple du loup est révélateur du sentiment anti-nature qui commence à se répandre dès que celle-ci fait le moindre obstacle au développement économique effréné. L’accroissement régulier des populations des ongulés du parc (cerf, chevreuil, sanglier, mouflon) génère des centaines de milliers d’euros de dégâts sur la forêt et l’agriculture (300.887,40 € pour le département du Gard en 2011) et les chasseurs n’arrivent pas à réaliser les attributions des plans de chasse, même en zone centrale du parc (70 % pour les biches et 73 % pour le chevreuil en 2009). On ne peut pas se plaindre des dégâts et en même temps demander l’éradication d’un prédateur efficace.

 

En période de crise, il ne faut pas oublier l’impact économique et touristique du loup sur un territoire. Dans le parc de Yellowstone aux Etats-Unis, l’université du Montana a mené une étude durant 5 années pour tenter de mesurer l’intérêt économique du loup. Celui-ci occasionne chaque année 46 000 € de dégâts sur le bétail en périphérie, mais rapporte 27 millions d’euros.

Il convient ici de rappeler que 8,5 millions de visiteurs fréquentent les parcs nationaux français chaque année. Quant aux vautours des Cévennes, une étude menée en 1995 a montré qu’ils ont rapporté 4,4 millions de francs pour l’activité touristique. En 2010, ils ont permis d’économiser 430 000 € de frais d’équarrissage en France.

 

Ces deux exemples démontrent que la protection de la biodiversité doit participer au développement durable et à l’avènement d’une autre société. En conclusion, il n’est pas admissible que les habitants des parcs nationaux et les élus qui les représentent profitent des retombées économiques du tourisme et des financements de l’Etat en s’exonérant des obligations légales envers les textes français et européens. Il n’est pas non plus admissible qu’ils soient majoritaires dans les conseils d’administration d’un établissement public d’intérêt national et qu’ils oublient la vocation première d’un parc national : protéger la biodiversité pour l’humanité.

 

Aussi nous demandons à la ministre de l’Ecologie et au gouvernement de réformer la loi du 14 avril 2006 et, si les élus locaux persistent dans leur attitude, de fermer les parcs nationaux qui ne répondent plus aux exigences de protection de la biodiversité. Cela nous peinerait beaucoup, mais cela serait beaucoup plus clair pour tous.

 

Cet éditorial, comme tous ceux de ce site, n’engage que son auteur.

Retrouvez Jean-François Noblet ici sur son site.

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